Monde sans évasion possible


Le Ier mars 1881, neuf ans avant ma naissance, par un jour de neige claire, à Saint-Pétersbourg, une jeune femme blonde au doux visage volontaire, qui attendait au bord d'un canal le passage d'un traîneau escorté de cosaques, agita tout a coup un mouchoir. De sourdes petites explosions retentirent, le traîneau s'arrêta net, il y eut, sur la neige, couché contre le parapet du canal, un homme à favoris grisonnants dont les jambes et le bas-ventre avaient été déchiquetés : le tsar Alexandre II.

Le parti de la volonté du Peuple publia le lendemain son arrêt de mort. Mon père, sous-officier dans la cavalerie de la garde impériale, servait à ce moment dans la capitale et il sympathisait avec ce parti clandestin, qui exigeait pour le peuple russe "la terre et la liberté", et ne comptait pas plus d'une soixantaine de membres et deux à trois cents sympathisants. On arrêta, parmi les auteurs de l'attentat, le chimiste Nicolai Kibaltchiche, lointain parent de mon père et qui fut pendu, avec Léliabov, Ryssakov, Mikhailov et Sophie Pérovskaya, fille d'un ancien gouverneur de Saint-Pétersbourg.

Devant les juges , quatre des condamnés sur cinq défendirent sobrement, fermement leur revendication de liberté; sur l'échafaud, ils s'embrassèrent et moururent avec calme. Mon père s'était jeté dans le combat avec une organisation militaire du Sud de la Russie qui fut détruite tout entière en peu de temps; il se cacha quelques jours dans les jardins de la Sainte-Lavra de Kiev, le plus vieux des monastères de Russie; il franchit la frontière autrichienne à la nage sous les balles des gendarmes: et il alla recommencer sa vie à Genève, en terre d'asile.


Victor Serge, Mémoires d'un révolutionnaire,
Éditions du Seuil, Paris, 1951, 417 pages