LA TAILLE AU-DESSUS : VLADY
Sonia YOUNAN


«Peut-on échapper à ce qu'on est?» Dans la bouche de Vlady, cette question prend une résonance particulière. Que faire quand on est le fils de Victor Serge, marqué au plus profond de soi-même par le destin tragique de l'opposition de gauche sous le stalinisme? Réponse: de l'art… à moins de sombrer dans la folie. Mais, que faire quand on est peintre mexicain - Vlady vit depuis plus de quarante ans au Mexique -, au pays de Diego Rivera, Siqueiros, Orozco, ces peintres révolutionnaires, partis «à la conquête des murs» dont le poète Robert Desnos saluait le courage extraordinaire dans un article paru en 1928? Comme «ces conquérants des murs », relatant dans leurs fresques les grands récits de l'Histoire, «les fastes et malheurs de l'histoire indienne», Vlady a bénéficié d'une commande gouvernementale - le président mexicain lui proposait même les murs du palais présidentiel de Mexico - pour peindre le Cycle des révolutions. Une fresque de 2 000 mètres que Vlady préféra peindre dans une ancienne église du XVIIe siècle, celle de San Felipe Neri transformée en bibliothèque. Un choix que Vlady justifie par deux aspects: l'espace disponible et la lumière. «C'était une vieille église, passée par toutes sortes de vicissitudes depuis l'expulsion des jésuites du Mexique: restée pendant longtemps en chantier, elle est devenue ensuite un théâtre, un cinéma, un garage, un bataclan... Un jour, on l'a restaurée pour en faire une bibliothèque. Quand je l'ai vue, je me suis promis de peindre dedans: elle a la plus belle lumière du monde, les murs font quatorze mètres de hauteur et tout le toit est en forme de coupole. II ne suffisait que de remplir l'espace de tous les rêves, de toutes les sensations journalières.»

Arrêtons-nous tout de suite. Ce serait faire insulte à ce peintre hors du commun, que de penser que son art est révolutionnaire par ce qu'il représente, par ce qu'il met en scène, par son sujet. Pour Vlady, les sujets ne sont jamais qu'un prétexte à la peinture. Écoutez-le plutôt: «Le Cycle des révolutions? II faut bien appeler les oeuvres d'une façon ou d'une autre. Mais ça pourrait être le cycle des contre-révolutions, le cycle de la pagaille, le cycle du bleu et du rouge, du n'importe quoi...» Une anecdote en passant: «Un jour j'ai demandé à André Breton: André, est-ce qu'un peintre peut accepter les commandes?» Il m'a dit: «Mais oui, pourquoi pas? L'important n'est pas ce qu'on peint, mais la manière dont on peint, le comment on peint, les moyens qu'on emploie pour peindre. C'est cela qui fait l'artiste." Une conception révolutionnaire de l'art que Vlady partage entièrement: «Moi, je crois que la peinture ce n'est pas quoi, mais comment. No es que se pinta sino como se pinta, en espagnol."

Vlady a peint tout seul, pendant dix ans, juché sur des échafaudages, comme Michel-Ange à la Chapelle Sixtine. Vlady joue de la multiplicité des styles et des techniques: celle de la fresque pure, celle, mixte, de l'huile sur tempera, et celle de la peinture à l'huile à la manière du Titien ou de Rubens. «La vraie fresque, dit il, est la transparence: c'est une technique du frais, la couleur sur un mur humide, la peinture la chaux. Celle de Giotto, par exemple. J'ai utilisé cette technique de la fresque pure pour peindre le cycle des révolutions latino-américaines, ces révolutions volcaniques, telluriques, où les hommes n'apparaissent que comme extension de la nature." À cette fresque, Vlady oppose, sur le mur d'en face, un tableau peint à l'huile dans la grande tradition du Titien: il s'agit là des Révolutions de l'air, celle de la révolution russe, «révolution idéologique" portée par quelques révolutionnaires. Interrogé sur Lénine, Vlady répond à l'emporte-pièce, avec toute cette fougue qui le caractérise: «C'était tout de même lui qui a été le premier fondateur de l'État soviétique. C'est un grand paradoxe, une grande tragédie shakespearienne qui n'a pas encore trouvé son Shakespeare..."

Sonia YOUNAN