VLADY : l'aventure tri-continentale d'un peintre
Maurice Najman


Le fils de Victor Serge a fait pipi sur les genoux de Lénine. Il s'est engueulé avec André Breton et a choisi de vivre à Mexico. Peintre d'une gigantesque fresque - le cycle des révolutions - Mitterand vient de le recevoir. Une expo pour bientôt!

Les Nouvelles - comment un personnage comme vous vit-il le poids de l'Histoire?

VLADY - Je suis sorti de Russie à l'âge de seize ans, en 1936. J'ai vécu la montée du stalinisme, du nazisme. Je suis devenu peintre sans le vouloir, en voulant m'échapper, m'arracher à l'Histoire. Et voilà qu'elle me poursuit encore. En Amérique latine, nous vivons des révolutions ou des mouvements de libération, des violences, qui ressemblent tout à fait à ce que nous avons vu dans les années 30. J'ai l'impression de voir de nouveau les premières scènes d'un film que je connais déjà. C'est comme ça: je ne peux pas m'empêcher de sentir le poids de l'Histoire comme une espèce d'inconscient, une espèce de sur-moi...

L.N. - Votre peinture, d'ailleurs, est pleine d'Histoire...

V. - Je n'en suis pas satisfait. Je voudrais que ce soit de la peinture, tout simplement. Je préférerais peindre des fleurs et la mer, surtout la mer.

L.N. - Pourquoi «le Cycle des révolutions», alors?

V. - À dire vrai, lorsque le président du Mexique m'a demandé ce que je voulais peindre, il fallait quand même répondre quelque chose; si je lui disais du rose et du jaune, il n'aurait pas compris. Alors j'ai dû lui écrire une espèce de film, sur deux mille mètres carrés. Ce qui m'a beaucoup étonné avec le temps, c'est que j'avais un programme, mais ce qui comptait, c'était les deux mètres que je peignais dans la journée. Il fallait faire deux mètres de fresque, et on peut tout faire sur la fresque...

Alors l'Histoire est la parce qu'on peint ce qu'on est. Même si on n'aime pas ce qu'on est. Je crois qu'on pourrait dire qu'on ne peint même pas ce qu'on aime, mais on peint ce qu'on peut, ce qu'on est. Si mon père avait été le père de Rembrandt, qui avait un moulin, j'aurais peint probablement de l'air, de l'air farineux, de la farine... Mais moi, je suis plein d'Histoire, je suis né en pleine révolution russe... Ce n'est pas simple...

L.N. - Vos plus anciens souvenirs, c'est quoi?

V. - J'ai des souvenirs d'avant quatre ans. J'en ai découvert à Munich, ou je suis allé voir des tableaux de Titien. Tout à coup, sur une place, j'ai eu une secousse terrible. Je me suis souvenu d'un tas de choses. Un film d'une heure s'est dérouté en un clin d'oeil... Je sortais d'un théâtre, il pleuvait, nous avons pris un taxi et puis il y avait des éclairs de motocyclettes, d'automobiles, et tout à coup un camarade passe, un type de la milice; il voit Victor et il dit: «Victor, descends tout de suite!». Ma mère s'est mise à pleurer. Mon père est monté dans un side-car après avoir tranquillisé ma mère. C'était sûrement avant 1924 puisque nous sommes revenus en 1924 ou début 1925 en Russie.

LA GROSSE ISADORA DUNCAN

En Allemagne, nous avons appris la mort de Lénine. Je me souviens seulement du moment ou on chantait la marche funèbre, celle que Lénine aimait tellement. Je devais avoir quatre ans. Mais aussi, je me souviens d'une scène dans un petit théâtre, ou un cinéma, tout petit, tout petit, et sur la scène il y avait une grosse mégère qui dansait, qui sautait, et qui faisait une poussière du tonnerre. C'était Isadora Duncan ! Avec son mari poudre. II portait une pèlerine et une cravate, une chemise russe avec un frac; c'était très élégant. C'était le grand Essenine. Quelques mois après, il se suicidait, à Leningrad. Mon père est allé le voir, il m'a emmené avec lui. Je n'ai vu que ses pieds, il était comme plié.

Ah ! Une autre scène: nous vivions en Autriche. Tous les matins, ma mère m'emmenait dans le parc ou je faisais le pitre. Avec le temps, j'ai su que mon père était là pour contribuer à l'organisation d'un attentat contre Von Zeck, un général dont on craignait qu'il prenne le pouvoir (il l'a pris, d'ailleurs). J'ai su après que mon père avait dit que les Russes étaient disposés à ce que la chose se fasse mais qu'il fallait des exécutants allemands ou autrichiens. Mais ils n'ont pas trouvé un type pour le faire!

L.N. - L'intelligentsia française a découvert le goulag en lisant Soljenitsyne. Et Serge avait pourtant publié beaucoup de choses là-dessus en France, dans les années 30. Vous souvenez-vous de cette période?

V. - Nous étions en exil forcé à Orenbourg. Il n'y avait, à six cents kilomètres à la ronde, aucun moyen de se déplacer. C'était sur un chemin de fer, qui était bien gardé, et en face c'est l'Asie. Nous étions en pleine steppe, seuls avec plusieurs exilés politiques il y avait sept communistes de gauche et trotskistes. Eltsine était le plus important. Il a été mon premier prof en marxisme. Il avait beaucoup le sens de l'humour et disait qu'il avait mis beaucoup de temps à convaincre Lénine de rompre avec la social-démocratie. Et puis il y avait des types assez curieux. Comme Pankratov, un commissaire de la guerre civile qui venait de passer cinq ans dans un camp d'isolateur. II avait l'air d'un méridional rigolo. II y avait aussi une femme, Dvaïna, une jeune militante qui n'avait pas quarante ans. Et puis il y en avait un autre dont le bras coupé pendait comme un chiffon. II avait été en Chine avec Tchang Kaï Chek. À un moment, les deux armées rouges se sont tiré dessus. Pour arrêter les combats, il est monté sur le toit d'une maison d'un paysan. Le bras qu'il agitait a été fauché par une mitrailleuse. II passait sa vie à écrire des lettres d'amour. C'était un Don Juan.

L.N. - Serge et vous avez été les premiers libérés des prisons et des camps soviétiques grâce à une campagne internationale. Comment avez-vous appris ça? Saviez-vous au moins qu'il y avait une telle campagne?

V. - II y a eu à Paris, en 1935, un congrès organisé par des gens comme Aragon, Malraux, Gide, Romain Rolland, Barbusse, Brecht. Nos amis y ont organisé un scandale, Breton a même giflé Ehrenbourg. Madeleine Paz a soulevé la question de Serge. C'est que Victor Serge, pendant les années 20, a été celui qui informait la France, qui écrivait sur l'Union soviétique, sur les écrivains soviétiques, sur le communisme, sur la guerre de Chine. C'était un journaliste connu, y compris dans les milieux anarchistes, puisqu'il avait été mis en cause au procès de la «bande à Bonnot».

Personne ne comprenait pourquoi, en 1935, Serge était en prison en Union soviétique. Un télégramme a été envoyé par Romain Rolland à Staline. En fait, il avait été envoyé et écrit par Boris Souvarine. Malraux a parlé de Serge au «Petit Père des peuples». Et il y a un texte d'Aragon où il dit que lui aussi avait posé la question.

STALINE ET ROMAIN ROLLAND

Un jour, après le congrès, débarque dans notre coin Francesco Gaesti, un anarchiste italien, ouvrier à Moscou qui par solidarité, a fait les trois mille kilomètres en cinq jours pour informer Serge. Il a passé deux jours avec nous. II ne sortait pas dans la rue et il chuchotait la nuit. On a aussi reçu une lettre d'un ami de France qui, d'une écriture absolument illisible, se terminait par ces mots: «J'espère que bientôt le moustachu te lâchera.» Quelques mois après, mon père achète la Pravda et me dit: «Nous sommes peut-être sauvés»: sur une photo il y avait Staline serrant la main à Romain Rolland.

Un jour, on l'a interrogé au GPU. On lui a demandé s'il voulait émigrer. On lui a fait signer un papier comme quoi il renonçait à son grade militaire. Ça l'a beaucoup amusé: il ne savait pas qu'il était général de réserve! Ensuite, on nous a donné l'ordre de nous présenter à Moscou, au comité organisé par la femme de Gorki. On devait se présenter au GPU mais nos amis craignaient quelque chose, alors ils ont inventé un truc du tonnerre. Ils ont téléphoné à Lagoda directement, en disant: «La femme de Serge est venue de Leningrad, elle a une crise de nerfs comme vous savez, alors ils voudraient passer un jour de plus ici.» Le chef de la police a répondu: «Dites à Victor qu'il parte immédiatement. Immédiatement.» Il a vraiment insisté.

Trois ou quatre mois après mon père, en lisant le journal, le laisse tomber en disant: «Pff... on l'a échappé belle...» C'était les procès de Moscou...

L.N. - Est ce que vous avez connu Trotsky?

V. - J'étais très petit, il est venu à Leningrad. II y avait des réunions semi-clandestines, dans des quartiers ouvriers. Une fois mon père m'y a emmené. C'était dans une petite chambre. Trotsky était au milieu, il parfait. C'était en 1927.

L.N. - Et Lénine, vous avez un souvenir ?

V. - Non... Ma mère, qui était sa sténographe en français lors du second congrès de l'Internationale, racontait une anecdote: j'avais un an et elle était assise sur une chaise. Lénine s'est approché et m'a pris dans ses bras. Je lui aurais fait pipi dessus!

L.N. - Vous avez bien connu André Breton?

V. - Je le voyais très souvent à Montparnasse, au Dôme, en face de la Coupole. J'avais dix-sept, dix-huit ans et, à l'époque, j'étais très trotskiste, ascétique. Je ne voulais pas m'asseoir à un café. C'était pour moi, une espèce de décadence. J'avais par ailleurs une certaine répugnance pour le surréalisme. Le culte de l'inconscient, ce n'était pas du tout ce qu'il fallait pour me mettre sur pied. J'avais surtout besoin d'identité et de conscience. Et ces gens-là brisaient tout, disaient que les musées ce n'était pas bon, qu'il ne fallait pas aller au Louvre, qu'il ne fallait pas savoir dessiner!

En 1940, nous avons vécu avec Breton et sa femme Jacqueline. Il écrivait dans une serre. L'écriture automatique, avec de gros dictionnaires sur la table, ce qui faisait sourire mon père. André s'amusait à regarder les mantes religieuses se dévorer.

Mais sur le bateau qui nous a emmenés de Marseille aux Antilles, il était privilégié. Étant français, il avait droit à une cabine. Et nous, on était comme des esclaves, dans les soutes. Serge, comme partout ou il allait, organisait des groupes d'études.

Breton était un intellectuel parisien, courageux, intelligent. Mais enfin, il ne fallait pas lui demander de se faire tuer sur une barricade. Je me souviens qu'à l'époque mon père allait de rédaction en rédaction pour faire passer des papiers pour la défense des accusés des procès de Moscou. Ça ne marchait pas beaucoup. Une fois nous sommes allés chez un grand professeur. Le bonhomme haussait les épaules, louvoyait. Il disait: «Vous savez, l'âme russe... le bolchevisme... Il y a quand même des acquis...» En sortant de là, j'ai dit à Serge: «Pourquoi les intellectuels sont-ils tellement lâches?» Serge, qui était pourtant indigné, me répondit: «Ce sont des gens très bien, très intelligents, très honnêtes, mais ce ne sont pas des Russes.»

L.N. - Vous avez rencontré Kuron?

V. - Un type formidable! Un fonceur. Il savait simplifier les problèmes et en même temps montrer la dynamique des problèmes dans leur totalité. Il ne s'en tient jamais au dogme. Il me fait penser à Lénine. Il nous a expliqué le développement du mouvement de l'autogestion qui était en train de déborder tout le monde.

L.N. - Parlant du Nicaragua, vous m'avez dit: «Le stalinisme, c'est le produit des poux et de l'hiver; et il y a peut-être des poux au Nicaragua, mais il n'y a pas d'hiver...».

V. - Une fois avec K. S. Karol, nous parlions de Cuba. Pour lui, c'était un mini-stalinisme. Moi, je crois qu'il n'existe pas de mini-stalinisme, puisque le stalinisme c'est le maximum de rigueur et le maximum de répression. Si le stalinisme avait été seulement une dictature, une rigueur, ça aurait été la dictature révolutionnaire. Mais Staline a été tout à fait autre chose. C'était un système d'oppression, d'exploitation, de répression permanente, qui a détruit le Parti bolchevik, qui a détruit les Soviets, qui a détruit l'autonomie des Républiques, qui a détruit le socialisme finalement. Le stalinisme a imposé une nouvelle classe, une bureaucratie, qui a formé un nouvel État qui est une monstruosité, qui est peut-être le mal absolu...

Alors, quand on me demande si ça peut se reproduire en Amérique latine, je réponds toujours: on ne peut pas faire un stalinisme dans les tropiques, pour la simple raison qu'il n'y a pas de poux et pas d'hiver.

Propos recueillis par Maurice NAJMAN