VLADY KIBALTCHICH, PEINTRE, PAS DISPARU : RENCONTRE AVEC LE FILS DE VICTOR SERGE
PROPOS RECUEILLIS PAR FRANCIS MARMANDE (LE MONDE)


Serge Cuernavaca (Mexique) de notre envoyé spécial

Dans l'atelier -- à Cuernavaca -- où est mort Mingus, " au- dessous du volcan ", Vlady, soixante-dix-neuf ans, catogan de cheveux argentés, chapeau de paille, chemise en soie bleu de guède boutonnée comme une chemise de moujik, chapeau de paille, Vlady Serge prend, au milieu d'immenses formats en cours de travail, connaissance du dossier de presse de Disparus, le film de Gilles Bourdos qui sort en France le 10 février. Aussitôt, le fils de Victor Serge, révolutionnaire professionnel et voyageur, écrivain, anarchiste avant 1914, rallié aux bolcheviks puis trotskiste, cherche des connaissances, note l'absence d'Etienne, " l'homme de confiance de Sedov qui a trahi tout le monde ". Sedov était le fils de Trotski, mort mystérieusement dans un hôpital parisien le 15 février 1938." Et Reiss ? Le seul à savoir où était opéré Sedov... Passons...

Tant de choses ont été dites, que l'Histoire a confirmées... La vérité historique n'est pas l'important : elle est impossible à atteindre. L'important, c'est de traverser les strates de mythes qui se sont empilées. Les trotskistes étaient peu nombreux mais très forts. Ils avaient la raison politique : la raison et l'intelligence de cette raison. Nous n'avons jamais plié, malgré les traques, les exécutions, savez-vous...

-- Vous étiez poursuivi ?

-- Bien sûr, mais cela n'a aucun intérêt. On était tous poursuivis par la Guépéou et les staliniens de France. On le savait. On vivait. Dans une organisation, chacun fait ce qu'il peut. C'est un mélange d'activités modestes, de ronéos, de stencils, de pagaïe, d'engueulades, c'est une passion, la recherche de la vérité, une discipline consentie... le martyre : Reiss, Klement, Sedov, tant d'autres, regardez (petite galerie de portraits au crayon, d'un trait expressif) : voici Tarov, un Tatar, un bolchevik, il s'évade de camp de concentration, se retrouve en Perse, est esclavagisé, enchaîné comme une bête, dans un moulin de bois, à moudre du blé ; une inondation emporte le tout, des Anglais le sauvent à des kilomètres de là et le dépêtrent ; grâce à Sedov il rejoint la France et rallie mon groupe Nouveau Départ (auquel participaient aussi Dina et Sacha Vierny); cela ne l'a pas empêché de mener une activité fractionniste, il a voulu me débarquer, il n'aimait pas mon communisme un peu anarchisant.

-- Vous étiez marginal vis-à-vis de ce groupe ?

-- J'étais plus proche du POUM espagnol que de la IVe Internationale. J'ai dû rejoindre mon père au Mexique en 1941. Et ici, Alfred Rosmer, mort : un ouvrier catalan qui avait connu Tagore, procureur implacable. Là, le maire socialiste de Madrid réfugié en France, que Vichy a livré à Franco qui s'est empressé de l'exécuter. J'étais jeune et sectaire, naturellement.

" Tout reste à recommencer, on ne peut pas faire autrement, on va essayer de ne pas refaire les mêmes conneries, mais, à coup sûr, on en fera d'autres. Contre le stalinisme, en tout cas, contre l'alliance du stalinisme et du nazisme, nous avons eu depuis le début raison. À part ça, poursuivis ou pas, la vie continuait, avec ses intrigues, ses petits gestes, sa force. Ici, au Mexique, les staliniens ont été culturellement dominants. Vous ajoutez la corruption et la misère, cela aboutit à une mémoire brouillée, un syncrétisme crétin, des mots vidés, stupides ; tout est à réinventer : même Marcos, qui est une personnalité merveilleuse, n'est-ce pas, est conscient qu'il est nourri de ça, de cette mémoire gâchée.

-- La peinture, vos grandes fresques, les trois toiles dans la maison de Trotski, c'est une façon d'éclairer les faits, de lutter ?

-- La peinture, c'est un phare d'où l'on peut voir les crises, un phare privilégié. Comme elle est une sensibilité sans parole, elle exprime, mais ce n'est pas une question d'image, avant les mots, ou après. Elle concerne toutes les disciplines. C'est une technique de quatre mille ans, une culture matérielle très complexe, très alchimique, dont on ne parle jamais.

" Je prépare mes couleurs à l'oeuf tous les matins. Je travaille comme Titien. Il me semble que je suis le seul depuis Delacroix et Moreau à travailler ainsi. Depuis le geste magnifique de Duchamp, l'urinoir offert à la contemplation, n'est-ce pas, on n'a plus fait grand-chose. Les peintres malheureusement ont abandonné la peinture. Faute de ce travail vous n'obtenez pas les noirs, les rouges ou les blancs justement lumineux. Les noirs surtout. Regardez. -- le travail... -- J'ai soixante-dix-neuf ans, voyez-vous. La révolution, ce n'est pas un terme sociologique : c'est un mot de l'astronomie. Les révolutions font partie des révolutions de la planète, de la matière, de l'organique. Tout est toujours à refaire. Je vais vivre encore jusqu'à quatre-vingt-six ans, peut- être quatre-vingt-sept, je ne sais pas encore. J'ai beaucoup de travail jusque-là. La vie n'est pas faite pour vivre. Il faut accomplir sa tâche. J'ai beaucoup le sens des responsabilités : cela peut paraître étrange, n'est-ce pas ? Tel est mon marxisme anarchisant.

Le Monde, 10 Février 1999. Page 28.