Alain Dugrand et Paul Morelle
Le quotidien français " Le Monde " a publié le 27 juillet 1984 un dossier composé de deux articles sur l'évasion des intellectuels antifascistes hors d'Europe en 1940. Interview de Vlady sur un épisode de sa jeunesse.



L’intelligentsia face à l’occupation

Sur les chemins de l’exil et de la liberté

1940, année de l’effondrement de la France. L’armée allemande triomphe en Europe. Les intellectuels et artistes antifascistes, des opposants de gauche, les réfugiés hostiles au régime hitlérien, connaissent le traitement que les nazis réservent à leurs adversaires. Ceux qui se sentent le plus menacés vont, parant au plus pressé, tenter de sortir du guêpier qu’est devenue la France.

Des intellectuels américains et des allemands installés outre-Atlantique, inquiets du sort tragique qui guettait les antifascistes notoires, mirent sur pied une organisation pour les acheminer vers la liberté, vers les Amériques. C’est l’épopée peu connue de ce réseau, qui évacua, en particulier, des écrivains et des artistes prestigieux, que raconte Daniel Bénédite dans la Filière marseillaise.

Vlady, fils de l’écrivain Victor Serge, évoque l’une de ces expéditions qu’il vécut avec son père et d’autres célébrités.

Alain Dugrand

Le Monde, Paris, 27 juillet 1984.

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La traversée des mal-pensants

Le témoignage de Vlady, fils de l’écrivain Victor Serge.

Il est des familles au destin haché, malmené par l’histoire. Celle des Kibalchich, par exemple. Le cousin Nicolaï, révolutionnaire russe, fut pendu en 1881 à Saint-Pétersbourg pour avoir organisé l’attentat contre le tsar Alexandre II; son neveu, Victor Serge, libertaire, révolutionnaire, historien, poète et écrivain, purgea cinq ans de prison à Melun dans les années 10, pour ses relations de publiciste anarchiste avec Jules Bonnot. Après avoir rejoint la Russie révolutionnaire, il connut trois ans de déportation sous Staline, puis revint en France, partit en exil au Mexique, où il disparaît en 1947. Vlady, fils de Victor Serge, fut déporté avec les siens à l’âge de treize ans à Orenbourg, dans le Kazakhstan.

Il vit depuis quarante et un ans à Mexico. Peintre, il vient d’achever son " grand œuvre ", une fresque intitulée La révolution et les éléments, dans la bibliothèque Miguel-Lerdo-de-Tejada. Ce " mur-réquisitoire " de 2000 mètres carrés " contre les systèmes mangeurs d’hommes ", mais aussi plaidoyer rêveur pour une révolution idéale, est dédié à son père. L’œuvre politique et littéraire de Victor Serge est prisé aussi bien dans le monde anglo-saxon qu’en Europe, alors que le public français demeure étrangement rétif (1). Au Mexique les premiers Cahiers de Victor Serge témoignent de l’intérêt porté à l’écrivain d’expression française par les artistes et notamment par Octavio Paz.

Victor Serge quitta la France par Marseille, le 25 mars 1940 en suivant la filière de Marian Fry et de Daniel Bénédite, dans des circonstances mal connues que son fils évoque ici.

Vlady, qui avait à l’époque vingt ans, évoque, gourmand, ces mois passés à la propriété d’Air-Bel, entre Aubagne et Marseille, louée par le réseau Fry. " Une ambiance mélangée d’angoisse de rire et de jeux, dans cette vaste maison et son parc que nous avions transformé en jardin potager. Il y avait là Victor Serge, sa compagne Lorette Séjourné, André, Jacqueline Breton, et leur fille Aube. Le temps s’écoulait, mêlé d’inquiétude, de folie parfois, avec les visites de tout un monde d’amis de Breton et de Serge. La semaine, mon père écrivait l’Affaire Toulaëv (2), et le dimanche, arrivaient par le tram de Marseille Victor Brauner, Oscar Dominguez, Wifredo Lam. C’étaient aussi Max Ernst, Pierre Herbart, Benjamin Péret et Jean Malaquais, qui logeaient dans une villa, à la Parette, dans le quartier de la Pomme, non loin d’Air-Bel. "

Fleuron artistique d ‘une vaste communauté de réprouvés, de mal-pensants, d’intellectuels, d'antistaliniens russes, de social-démocrates allemands, réfugiés par milliers dans le sud de la France avec le désir d’en partir, car juifs, anarchistes ou apatrides, surveillés par Vichy et réclamés par le Reich. Tous en attente de visas pour les Amériques… Victor Serge avait d’ailleurs baptisé Air-Bel " château Espervisa "…

" Le 25 mars, nous nous embarquâmes à bord du Capitaine-Paul-Lemerle, Une coquille de noix pourrie jusqu’aux machines. Il y avait le clan Breton, Claude Lévi-Strauss et Wilfredo Lam. Les Français seuls avaient des cabines, nous autres étions en cale, dormant sur des litières mal rabotées, repoussantes. Enfin, nous étions saufs… Quelques jours plus tard il y eut une mutinerie : mal nourris, nous avions appris par hasards que le bétail parqué sur le pont avait été payé pour nous servir de vivres. La rébellion fut suivie d’effets : on nous distribua le pain gratuitement et l’on tua un bœuf. Le voyage dura trente jours. "

Trois cents pestiférés

Sur le pont avant, Victor Serge participe aux débats spontanés qui rassemblent Allemands proscrits, Espagnols et Basques républicains, Russes de l’opposition, communistes polonais, tous traumatisés par le pacte germano-soviétique. Les relations entre Breton et Serge ? " L’irruption de la politique après notre retraite d’Air-Bel tendit leurs rapports ; ça n'allait plus très bien. Et puis, Serge était romancier, et Breton condamnait le roman. Enfin, ce n’était pas un révolutionnaire d’essence, comme mon père. Moi, tous ces gens m’agaçaient. J’avais vingt ans…Comme je dessinais sans cesse, Breton me disait que ceci était vain, que cela ne rimait à rien. C’était un " travestisseur ", car je me suis souvenu plus tard de l’estime qu’il portait pour l’œuvre de Nicolas de Staël, ce qui est vraiment aimer la peinture ! "

Après des menaces de débarquement à Dakar, le Capitaine-Paul-Lemerle jette l’ancre en Martinique. " On nous parqua dans un camp à Pointe-du-Bout, au lazaret…C’était amusant, non ? Trois cents pestiférés…Nous restâmes un mois, et, si je me souviens, Lévi-Strauss partit le premier, car il avait un visa pour le Brésil. Serge voulait aller aux États-Unis, mais les Américains ne voulaient pas de lui…Nous héritâmes alors, je ne sais trop comment, d’un visa pour Saint-Domingue. Des camarades espagnols réfugiés nous y aidèrent, puis nous procurèrent des visas. Mais, auparavant, il fallut aller vers Haïti, puis revenir à Saint-Domingue, car les Américains nous refoulèrent de Port-au-Prince. Ce fut ensuite Cuba, où l’on nous jeta en prison, dans un pénitencier aménagé sur la hauteur, près du château. "

La littérature à l’âme

Après la libération de Victor Serge grâce à une campagne de presse, une série de conférences sur le stalinisme et la guerre à la Maison des syndicats, un voyage aérien mouvementé pour Mérida au Yucatán, les exilés posent le pied sur le sol de Mexico. " Les copains, encore : Julien Gorkin, dirigeant du POUM, Marceau Pivert et des tas d’amis espagnols. À partir d’août 41, nous vécûmes à Mexico dans des conflits politiques violents entre staliniens et oppositionnels. Mon père était luxembourgiste et Pivert représentait l’orthodoxie léniniste, Marceau était un maître d’école, Victor Serge un intellectuel qui travaillait aux Carnets que, plus tard, Merleau-Ponty, après un passage au Mexique, fit éditer chez Julliard. Serge écrivait tous les jours, dans un bureau exigu où ses livres étaient posés sur des planches et des briques. Son seul luxe : de très beaux porte-plume dont il prenait grand soin, car son bonheur était la calligraphie. Comme il devait assurer une correspondance régulière avec de nombreux amis de par le monde et que les timbres coûtaient très cher, il économisait sur le thé, sa boisson favorite. Il écrivait régulièrement à Mounier, et j’ai une lettre où il insiste pour qu’on ne laisse pas passer en France le décès de Joyce, malgré la situation politique. Il lisait et écrivait sans cesse. Une fois où je luis faisais remarquer la trop grande longueur du titre Il est minuit dans le siècle (3), il m’a répliqué en comptant sur ses doigts : À l’ombre-des-jeunes-filles-en-fleur…Il avait la littérature à l’âme. "

En 1947, Victor Serge est inhumé au cimetière espagnol. " Sa disparition s’accompagna d’un hasard bouleversant. Isabelle et moi étions chez nous quand, un matin, il vint en taxi pour nous apporter un poème. Nous primes le thé, puis il nous quitta sans vouloir nous donner ce texte. Plus tard, il le glissa à la grande poste de l’Alameda, puis mourut peu après dans le taxi. Fait troublant, alors qu’on prenait son masque mortuaire, j’ai dessiné ses mains, de très belles mains aristocratiques…Le surlendemain, j’ai reçu son poème. Il était intitulé Mains…C’était une évocation de la mort, à propos de mains imaginaires attribuées à Michel-Ange. Bien plus tard, ce poème fut traduit en espagnol par la petite-fille de Trotsky, et nous l’avions édité avec le croquis de ses mains, tiré sur papier Arche… "

(1) La plupart des œuvres de Victor Serge ont été publiées aux éditions Maspero-la Découvertes et aux éditions du Seuil.

(2) Livre de poche n° 4954 et in les Révolutionnaires, au Seuil.

(3) Livre de poche n° 3975 et in les Révolutionnaires, au Seuil.

Paul Morelle

Le Monde, Paris, 27 juillet 1984.

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La Filière marseillaise "

Des itinéraires tortueux

Daniel Bénédite nous donne avec la Filière marseillaise le récit d’un épisode peu connu, pour ne pas dire inconnu, de la guerre 1940-1945 et de l’occupation nazie en France. Nous savons, certes, qu’André Breton, Victor Serge, Claude Lévi-Strauss, les peintres Chagall, Max Ernst, André Masson, entre autres, avaient quitté la France pour gagner soit les États-Unis, soit le Mexique. Mais dans quelles circonstances, et par quels moyens ? le livre nous le révèle.

Un groupe d’intellectuels américains libéraux et d’antifascistes allemands fixés aux États-Unis avait constitué, dès l’effondrement de la France, un organisme : l'Emergency Rescue Commitee, qui se proposait de faire sortir de France dans les plus brefs délais les plus rapides, les réfugiés les plus menacés, avant que la Gestapo ait mis la main sur eux ou que les autorités françaises les lui eussent livrés. L’antenne. à Marseille, de cet organisme s’appelait le Centre américain de secours et il était dirigé par un jeune américain : Marian Fry, assisté de Daniel Bénédite et de divers volontaires.

Leur action consistait à s’occuper principalement d’intellectuels antifascistes et de " marginaux " de la gauche socialiste : français ou réfugiés des pays occupés par l’Allemagne. Dans le même temps, la puissante centrale américaine, l'American Federation of Labor, s’occupait de faire partir les chefs syndicalistes et les leaders socialistes appartenant aux grands partis orthodoxes.

Durant les deux premières années (1940-1941), profitant de la non-ingérence des États-Unis dans le conflit et des relations équivoques que ces derniers entretenaient avec Vichy, le Centre américain de secours put mener une double activité, légale d’une part, clandestine de l’autre, et faire filer ainsi la fine fleur de l’intelligentsia européenne opposée aux nazis, par des filières malgré tout aléatoires (bateaux n’existant que dans des imaginations fertiles d’aigrefins, franchissement de frontières souvent interrompus) dans un compagnonnage équivoque et parfois malheureux de patriotes sincères et de malfrats douteux, de changeurs marrons et de passeurs dangereux, grâce à un dédale et un embrouillamini de faux papiers, visas de sortie ou de transit problématiques, itinéraires tortueux et parfois déroutés.

Il faut lire comme un roman d’espionnage, qui aurait l’avantage d’être authentique, ce récit d’une action qui se prolongea durant presque toute la guerre, dans un climat d’abord de suspicion et d’avanies honteuses de la part de Vichy, de soutient réticent de l’ambassade américaine, puis plus franchement répressif quand les allemands envahissent la zone libre, pour redevenir relativement compréhensif après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord. Arrestations, perquisitions, surveillances, délations mises en résidence surveillée livraison aux Allemands des éléments les plus exposés, sont le lot désormais bien connu de cette période peu glorieuse de notre histoire où, selon le mot de David Rousset, qui préface ce livre, " l’Europe bascula dans la barbarie ".

Mais que les amateurs de petite histoire littéraire se rassurent. Ils trouveront dans certains épisodes, en particulier celui de " l’Air-Bel ", ce phalanstère des environs de Marseille où vécurent un temps, avant de s’embarquer, quelques-uns uns des écrivains et artistes les plus prestigieux de cette époque, des détails qui les réjouiront. Victor Serge et André Breton se livrent à des corvées de bois quand le premier ne travaille pas à son roman l’Affaire Toulaëv et le second à son poème Fata Morgana. L’un herboriste, l’autre collectionne les insectes. Tous se retrouvent le dimanche après-midi, dans des fêtes surréalistes, avec les peintres Oscar Dominguez et Max Ernst, les écrivains Pierre Herbart et Jean Malaquais, le comédien Sylvain Itkine, Jean Schlumberger et Benjamin Péret. On organise des ventes de toiles aux enchères, on confectionne des collages ou on joue au jeu de la vérité, aux charades par analogie ou à l’assassin. Gide n’est pas loin, qui refuse de s’exiler. Malraux non plus qui tergiverse et que Breton refuse de rencontrer ainsi qu’un certain X…parce que ce dernier avait serré la main de " Monsieur Aragon " quelques années plus tôt.

Petite histoire, mais qui débouche sur la grande, se colore d’elle et parfois l’éclaire d’une lumière cruelle.

LA FILIÈRE MARSEILLAISE, Un chemin vers la liberté sous l’occupation, de Daniel Bénédite. Préface de David Rousset. Clancier Guénaud, " Mémoire pour demain ", 350 p., 90 F.