VLADY : UN ART, UNE HÉRÉSIE
JEAN-GUY RENS


Avec outrecuidance, Vlady signe six autoportraits à la manière de Rembrandt. C'est mieux que Rembrandt car celui-ci se voyait chaque fois en un moment limité de sa vie tandis que Vlady, c'est tout Rembrandt, depuis le jeune mousquetaire jusqu'au vieillard grimaçant. Un Saint-Paul tombé de cheval renvoie manifestement au Caravage, mais il y a quelque chose de plus que Le Caravage, c'est un Caravage peint avec le regard d'un XXème siècle qui peindrait comme Le Caravage... Les différents niveaux de fabrication et de compréhension de cet art s'enchevêtrent devant notre esprit un peu dérouté d'abord par tant d'insolence naïve. Qui oserait de nos jours peindre du Bosch et puis le proclamer avec fierté?

Pourtant il ne s'agit pas là du simple caprice d'un élève doué mais peu imaginatif. Quand Vlady fait du Bosch, c'est que notre époque a besoin d'un Bosch -- le thème demande à être traité par l'art du XVème. Son École des bourreaux présente bien des éléments empruntés au Moyen-Âge et pourtant c'est la reconstitution picturale d'un fait contemporain. En 1939, se tint effectivement une conférence internationale de la torture sous l'égide de l'Allemagne et de la Russie. Les bourreaux s'étaient réunis en rendez-vous d'études.

L'art de Bosch n'est pas gratuit: il participe d'une nécessité propre au XXème siècle tout autant que Picasso ou Ernst. Il n'est pas indifférent que l'univers de Vlady reprenne aujourd'hui la parole de Bosch: c'est l'histoire qui se condamne dans cet éternel retour anti-nietzschéen. Vlady est un peintre essentiel à notre temps, il retourne aux fondements de la culture occidentale pour lui faire avouer une hérésie monstrueuse: l'histoire, notre histoire.

UN HUMANISME BOLCHEVIQUE

Au Mexique la révolution est sur les murs, pas dans les livres. L'art de Rivera, Orozco et Siqueiros remplit le rôle idéologique de la révolution zapatiste. La peinture mexicaine ne s'est jamais complètement remise de cette expérience Les épigones continuent à barbouiller les mairies de province, les autres trébuchent sur l'ABC de la peinture. C'est ici qu'intervient Vlady. Le Jeune exilé de Sibérie découvrant l'Europe occidentale en 1936, sortait de l'histoire pour entrer dans l'art. Et ce n'est pas une clause de style. Durant sa première année à Paris, Vlady fréquentera le Louvre 364 jours sur 365 (le 14 juillet, le Louvre est fermé).

Le Mexique recevra cette énorme formation classique très classique même, Goya, Rembrandt, Velásquez, Delacroix, Michel Ange, etc. Vlady est aussi l'héritier de cette race de révolutionnaires qui possédait les grandes cultures occidentales: russe, française, allemande, anglaise. L'homme bolchevique n'est-il pas la version moderne de l'honnête homme du XVIème siècle? Le professionnel de la révolution se trouve chez lui à Berlin comme à Petrograd, à Shanghai comme à Londres et l'univers est sa patrie. Par son père Victor Serge, Vlady appartient à cette génération de 17 qui tenta le dernier humanisme de notre histoire.

L'échec de la révolution russe devant Staline, l'échec de l'esthétisme occidental devant les armées hitlériennes, devaient rejeter le jeune Vlady au Mexique avec son double héritage. Le Mexique, autre confins de l'Europe. Comme la Russie, le Mexique participe de l'Europe par sa langue, mais derrière les gratte-ciel de Mexico, il y a toute l'Amérique précolombienne. D'une frontière à l'autre, il existe des affinités entre les extrémismes. La steppe d'Orenbourg n'est pas si loin de l'altiplano mexicain.

LE CRÉATEUR DE RÉALITÉ

Vlady habite dans un quartier ouvrier curieusement incrusté entre San Angel et la Cité Universitaire. Je trouve curieux cet anachronisme prolétarisé qui subsiste de manière caricaturale, avec un accent à la Zola ou Dickens, telle une protestation vaine de Blanqui, au milieu de tant de richesse. Le cadre convient parfaitement à ce météore échappé du vortex de 1917 -- hors le temps et l'espace. Vlady peint avec délices des toiles que tout le monde considère comme abstraites.

Pourtant cet hédoniste n'est jamais aussi asservi à la réalité que dans ces compositions élémentaires. Le brun où viennent sourdre du vert et du rose, est la terre, une terre douce et maternelle comme celle que l'on travaille dans son jardin. Rien n'est improvisé, tout relève d'un hasard strictement personnel, cinq, six épaisseurs de gouache trahissent un attachement méticuleux à l'environnement quotidien. Le vrai jardinier ne suit pas un ordre logique sinon dans les folies géométriques de Le Nôtre, il dévoile une préoccupation arbitraire, il rajoute une tache sombre, un rose triste, selon son exigence souveraine. Un jardin de Le Nôtre ressemble à l'idée qu'on se fait d'un jardin tandis qu'avec un tableau de Vlady on est dans un jardin.

D'autres peintures découvrent une plage, une flaque d'eau, un banc de sable, une vague: souvenirs des années passées à Acapulco. Rien de plus éloigné des cartes postales d'Acapulco à la limite on pourrait imaginer qu'un jour les cartes postales d'Acapulco devront rendre compte de la réalité d'un Vlady. La série des Vagues constitue une qualité supplémentaire de cet océan Pacifique que nous ne pouvons éluder quand on se promène sur la Costera Miguel Alemán. On le voit, l'art de Vlady n'est pas abstrait au sens vulgaire du mot, au contraire il est la mer, il est le sable, il est la plage.

La surprise que nous procurent ses couleurs agressives provient plutôt de notre préjugé artistique. Les couleurs de Vlady sont anti-esthétiques, bien sûr, elles sont la vie. Voici une œuvre profondément harmonieuse (contrairement à ce qu'écrit Berta Taracena), cette œuvre s'articule en suivant ses propres lois, de même le soleil ou les nuages dont on ne peut dire s'ils sont agréables ou désagréables, mais qu'ils sont. Peinture essentiellement élémentaire, fatale. Pourtant cette veine naturaliste au point de se confondre avec la nature en un dépouillement parfait ne saurait nous faire oublier l'homme.

Un tableau intitulé Le sous-jacent souligne cette impossibilité de la fuite dans les choses. Un homme est étendu sur une plage, à demi-enfoui sous le sable ensanglanté de soleil couchant. Rarement la peinture atteint une telle puissance parce que l'homme n'est pas résorbé, l'homme ne se résorbera pas. Tout le sable de l'océan ne saurait y parvenir. Vlady me disait sans trop y croire: "L'art est à préserver contre quelque chose. Peut-être l'histoire?" Mais l'histoire est à l'image de cet homme qui refuse de disparaître sous la luxuriance des Tropiques. L'art ne fut jamais si riche qu'en cet instant où l'homme s'apprête à resurgir avec toute sa démence historique

L'HÉRITAGE RÉVOLUTIONNAIRE

Vlady n'a pas épousé une cause politique, il est né dans la politique. Quand il peint Trotsky, c'est d'abord un souvenir d'enfance exhumé de l'appartement de Petrograd où dialoguent les dirigeants de l'opposition à Staline. Le trotskisme est un héritage et une fidélité pour Vlady. De là bien des malentendus chez ceux qui croient trouver en lui un barde idéologique.

Il n'en véhicule pas moins des traces multiples de cette tragédie du XXème siècle. Sous la plage apaisée d'Acapulco se redressent les héros de la révolution perdue. C'est tout naturellement, charnellement dirions-nous, que le centre de l'œuvre se trouve occupée par un diptyque: le triomphe de Trotsky et la mort de Trotsky. Vlady a vécu dans l'intimité tragique de l'histoire et moins que tous, il saurait lui échapper. Le premier de ces deux tableaux monumentaux fut le résultat d'un exorcisme: fallait-il tuer Trotsky, le rayer à grandes lignes noires, l'abolir?

Soudain toute la Russie surgit dans cette procession victorieuse de l'Armée rouge derrière son chef. Trotsky se détache sur un fond multicolore du plus haut baroque (le Mexique et la Russie, encore) Il marche aux côtés du bon géant des légendes slaves et puis derrière la foule il y a un Kremlin rose avec des échelles, des échelles partout qui escaladent les dômes allégoriques, les surmontent, jusqu'au ciel. Cette hagiographie bolchevique n'est-elle pas significativement intitulée les mutants? Sans nul doute les héros de 17 étaient en marche vers quelque chose de plus que l'homme. Vision typiquement nietzschéenne que celle de Vlady.

Le cœur du tableau est occupé par un pneu dans lequel sourit le visage énigmatique de Lénine. Mais aussitôt Vlady ajoute: "ce n'est pas Lénine, c'est San Giuseppe Labra, le saint le plus idiot que je connaisse, un abruti qui s'est fait jeter de tous les monastères car il n'obéissait à aucun ordre, il parlait directement avec Dieu." Pourquoi Vlady persévère-t-il à évoquer San Giuseppe alors que pour tout le monde, la grosse tête mongoloïde est manifestement celle de Lénine? Pas le temps de formuler la question que déjà le vert le plus criard bouscule toutes les gradations de rouge, rose, orange et c'est la surprise: Trotsky n'est pas peint. Le personnage central du tableau est négligé, c'est la toile qui confesse sa nudité avec une autre tache par-devant pour figurer le pantalon qui se balade tout seul, le contraire de la peinture: la toile. L'oubli inquiète: est-ce un tableau inachevé? Non, au contraire Trotsky est bien là, en pleine gloire, regardant ailleurs, intouché.

Le second volet du diptyque est tout aussi ambigu. C'est Trotsky assassiné. Trotsky a un masque mexicain, méconnaissable, il est affalé dans les bras de sa femme. Mais l'important est situé en dehors de la catastrophe: il est dans le tapis. Un sarape mexicain qui ondule dans toute la partie inférieure du tableau. Une sorte de traversée du désert se dessine avec des Arabes sur des chameaux, des cavaliers zapatistes, des cosaques et encore d'autres guerriers emportés dans une grande vague immobile. Ce déferlement disparaît dans un éclatement de couleurs du type art populaire mexicain. Trotsky est bien oublié dans son coin mortuaire...

Les deux tableaux révèlent parfaitement la dialectique qui traverse l'ensemble de l'œuvre de Vlady. Au moment où l'art se fait le plus politique, peindre Trotsky: le sujet est escamoté. "Ce n'est pas le sujet qui est important dans la peinture, c'est la forme." Avec Guernica, ce diptyque est l'œuvre d'art la plus explicitement historique du siècle. Or c'est ici que les éléments anti-historiques trouvent leur maximum de force. Les scènes de la vie quotidienne des paysans mexicains que dessine avec excellence Vlady, sont plus volontiers politiques que les deux Trotsky. L'art se laisse difficilement séduire par le contenu historique - il en est même la négation. Décidément les peintres mexicains n'ont pas fini de tuer Trotsky !

UN HÉRÉSIARQUE POLITIQUE ET PICTURAL

Vlady partage avec Picasso ce génie pantechnique de la forme qui le fait réussir aussi bien un portrait à la plume qu'une gouache non figurative, une nature morte, le dindon qui passe dans son jardin, une femme, une eau-forte, etc., Cette exubérance atteint son achèvement dans une fresque de 2000 mètres carrés commanditée par le Président Echeverría. Qu'on le veuille ou non cette existence nous ramène toujours au problème fondamental de l'art et de l'histoire.

Quand je demande à Vlady comment il est venu à travailler pour l'homme du Tlatelolco, il me répond: "Quand Goya peignait les fusillés de mai, cautionnait-il la monarchie espagnole?" Bon, la cause est entendue, le verdict impossible. Annibal défile dans Rome, Hidalgo entre à Mexico: l'hérésie historique emprunte encore ses images à l'histoire. D'ailleurs le piolet symbolique qui se dresse un peu partout dans cette fresque en progrès rappelle que le combat est sans fin. Le piolet qui tua Trotsky c'est-à-dire l'intelligence, figure évidemment l'hérésie. Mais la vie même de Trotsky ne fut-elle pas une hérésie permanente: contre le Tzar, contre Kérensky, contre Staline?

Vlady peint à coups de piolet. Une fenêtre écrase de sa structure massive un Narcisse de marbre, ailleurs c'est un homme accoudé et agenouillé qui semble faire l'amour avec une plage jaune électrique, couleur absolument impossible pour une fresque, dans un coin un corps sans tête ni membre évoque Deleuze: l'art en soi n'est-il pas une hérésie? Ève reprend sa place dans la poitrine d'Adam, la femme aspire à se résorber dans l'homme, tout en douceur, vagues douces et vertes qui accompagnent le mouvement, une croix chrétienne naît d'un vagin: la petite chapelle du XVIIème que peint Vlady figurera désormais la "révolution freudienne".

Autre modèle de perversion historique. Cette fresque constitue donc la synthèse de toute une vie. Les grands thèmes viennent s'y opposer mais aussi, se retrouver: l'érotisme, la Croix, Narcisse et la masturbation, Hamlet, Judith et Holopherne, les grands mouvements michel-angelesques voisinent avec un travail de miniatures russes. Nulle unité idéale dans la fresque, nous sommes très loin de l'art didactique de Rivera ou Siqueiros -- peut-être moins loin d'Orozco.

La "révolution freudienne" intègre les éléments d'une existence encyclopédique pour jeter une interrogation nouvelle au monde surpris. C'est la somme de trois ou quatre cultures différentes, mais fracassées et métamorphosées de façon telle que l'art reprenne son autonomie formelle, moderne. La peinture est un humanisme, plus que la littérature car elle n'est pas seulement intelligible, elle est aussi matière. L'œuvre de Vlady se dresse devant le XXème siècle comme les deux doigts coupés d'une icône bogomile: châtiment infligé aux hérétiques et dans le même temps mystère, et par conséquent, espoir.

Texte inédit (octobre, 1974).