Rouge : 2005-09-15

Vlady (1920-2005)  : Peintre révolutionnaire

par Bernard Nemoz / Michel Lequenne

 

 

 

Vlady, fils de Victor Serge, suivit son père dans sa déportation par Staline, à l'âge de treize ans. Sauvés grâce aux appels des intellectuels français de toute la gauche, ils réussirent une nouvelle fuite, lors de l'invasion allemande. Ils trouvèrent refuge au Mexique en 1941. C'est là que Vlady devint peintre et fresquiste. Il est mort le 21 juillet dernier à Cuernavaca, à l'âge de 85 ans.

Ma mère était la nièce d'un révolutionnaire russe. Je n'en savais pas plus jusqu'en Mai 68, quand j'ai découvert qu'il s'agissait de Victor Serge. Quel choc en constatant que tout ce qu'il avait écrit quelques dizaines d'années auparavant était d'une actualité brûlante et correspondait à tout ce que j'avais compris lors de ces événements. Dès lors, je n'eus de cesse de retrouver son fils, Vlady. La rencontre eut lieu au Mexique en 1977. Quel souvenir ! Vlady posant des tas de questions sur la vie politique et culturelle en France (je me rendis compte qu'il en savait dix fois plus que moi jusqu'au moindre détail) et aussi sur toute ma famille. Il venait de retrouver un membre de la famille de son père avec laquelle il avait perdu tout contact, et moi, j'avais retrouvé le fils de Victor Serge, qui continuait le combat de son père : un des plus grands peintres mexicains de l'après-guerre, espiègle, rieur, provocateur, qui soutenait toutes les luttes révolutionnaires d'Amérique latine, de Cuba, en passant par le Chili et le Nicaragua sandiniste, jusqu'aux Indiens zapatistes du Chiapas - ce que le pouvoir mexicain acceptait très mal.

Son œuvre majeure, fresque monumentale de plus de 2000 m2 qu'il a réalisée seul, juché sur des échafaudages de plus de dix mètres de haut, entre 1972 et 1982, sera consacrée à l'histoire des révolutions : de la prise de la Bastille à Octobre 17, sans oublier celles d'Amérique latine, jusqu'à la révolution freudienne et la révolution musicale, avec Jean Sébastien Bach donnant la main à John Lennon. Lors de l'inauguration de cette fresque gigantesque, en présence du président de la République, Lopez Portillo, il se permit une invitée surprise, bête noire du pouvoir, Rosario Ibarra, présidente du Comité des prisonniers et disparus.

En 1977, en visitant le musée d'archéologie de Mexico, j'ai eu la surprise de tomber sur une salle où étaient mises en vente des œuvres de Vlady au profit de la résistance chilienne. En 1986, invité à un débat sur la peinture à Bellas Artes (palais des Beaux-Arts), lors de l'inauguration d'une exposition de ses œuvres, il confectionne artisanalement des tracts que nous balançons au-dessus de la tête de tous les invités. « La peinture ne se discute pas, elle se crée, elle se vit », pouvait-on y lire. La même année, il me confie une mission à accomplir auprès de Pierre Broué, qui vient de mourir en cette fin juillet 2005, comme Vlady. Muni d'un petit mot griffonné sur un papier (dont l'origine était confirmée par deux dessins qui ne pouvaient être que de lui), je devais récupérer toutes les correspondances que Victor Serge avait écrites dans la presse communiste internationale sur la révolution allemande de 1923. Broué, tout de suite, me confia ces précieux manuscrits. Les éditions La Brèche en sortirent un livre jusqu'alors inédit de Victor Serge, intitulé Notes d'Allemagne.

Ainsi vivait Vlady ! Toute sa vie, politique et art se sont continuellement entremêlés. Il a pris position, critiqué, dénoncé, proposé, peint et vécu passionnément. Nous venons de perdre un grand artiste révolutionnaire qui a vécu toutes les tragédies du xxe siècle. Je suis triste : j'ai perdu mon cousin, qui était pour moi un grand frère, mais un peu aussi un père spirituel. Continuons ses combats et croquons la vie à pleines dents.

Bernard Nemoz

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Oui ! Vlady était un grand peintre. Certainement un des plus grands de la deuxième partie du xxe siècle. Vlady était un fresquiste mexicain qui a surpassé tous ses devanciers parce qu'il était à la fois un révolutionnaire, fidèle à la mémoire de son père, et un artiste nourri en même temps des plus hautes leçons de toute l'histoire de l'art et du surréalisme, où il trouva ses premiers maîtres. Ces leçons lui servirent à surfer sur les dérives idéologiques, comme les replis en tours d'ivoire, et enfin la dégénérescence du modernisme en postmodernisme. Son œuvre exalte la vie et la lutte avec la plus grande exubérance de formes et de couleurs. L'une de ses deux œuvres majeures fait de Trotsky le symbole même de la révolution.

Sa fermeté révolutionnaire finit par l'isoler. Mais on doit compter pour beaucoup la chance qu'il eut d'avoir une compagne dont l'aide et le soutien ne lui manquèrent jamais : Isabelle Diaz Fadela.

Un hasard heureux me l'avait fait connaître dès son premier retour en France en 1949. Ce fut le début d'une amitié. Scellée par le fait qu'un autre hasard avait fait de Serge ma première lecture trotskyste, en pleine guerre mondiale. Cette amitié fut cimentée par notre accord total en art. De là, une correspondance de trente ans, dont il traduisit une des lettres de foi révolutionnaire, qu'il m'avait écrite le 12 mai 1993, dans son livre Abrir los Ojos para Sonar (« Ouvrir les yeux pour rêver »). Cet esprit solide, artiste du plus haut niveau, était un homme chaleureux, ouvert et généreux, plein d'humour. En France, institutions comme marché de l'art s'acharnèrent à l'ignorer. Eric Losfeld mourut avant de pouvoir réaliser son projet d'éditer son extraordinaire album de dessins érotiques. Sera-t-il découvert à titre posthume ? Tôt ou tard, il est impossible que cela ne soit pas.

Michel Lequenne

 

 

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