Adieu à un ami : le peintre révolutionnaire Vlady Kibalchich (1920-2005)

Par Richard Greeman

 

 

Cher/es Ami/es,

C'est au retour de Kiev, où je venais de participer à un Séminaire passionnant sur « La Gauche anti-totalitaire au 21° siècle » organisé par de la Bibliothèque Victor Serge de Moscou, que j'ai appris la disparition au Mexique du fils de Victor Serge, le peintre Vlady Kibalchich, mon ami depuis 40 ans. C'est Wilebaldo Solano (du POUM) qui me transmet la nouvelle. Voici son émouvant témoignage d' El Pais (ci-joint). Je tiens aussi à partager avec vous le mémorial de son grand ami au Mexique, l'écrivain/sociologue Claudio Albertani, dont le recueil de portraits biographiques des camarades de Serge et de Vlady au Mexique (dessinés par Vlady) mérite d'être publié.

Quant à moi, j'ai rencontré Vlady pour la première fois en 1963. Je jouissais d'une bourse d'études d'une année à Paris, et je profitais pour commencer mes recherches sur Victor Serge, dont les livres d'avant guerre étaient alors à peu près introuvables. Par chance, je suis tombé sur Teulé, un merveilleux bouquiniste du Quai Malaquais qui avait écouté Serge à l'Université du soir et avait caché son stock de ses livres pendant l'Occupation. Teulé me dit que « le fils de Serge » venait de débarquer de Mexico à Paris et nous mit en relation. Nous nous reconnûmes tout de suite comme des « frères » (lui l'aîné, bien sûr) héritiers de la tradition socialiste des Kibaltchiche, mais aussi de celle (juive et anarchiste) de son grand-père Roussakov. Depuis, c'est une amitié qui défie le temps et l'espace. Nos conversations – sur Serge, sur les Bolcheviques, sur l'histoire, sur les révolutions politiques, scientifiques, artistiques – ont continué ininterrompues pendant plus de quarante ans.

En 1964, avec l'appui de Vlady, j'entrepris de traduire et publier les romans de Serge en anglais à N.Y. et à Londres. Pendant ces années, j'allais souvent m'installer chez Vlady et Isabel au Mexique, où je travaillais dans les archives de Serge et regardais peindre Vlady – perché sur les hauts échafaudages des grandes murales de Mexico, puis dans le grand atelier de Cuernavaca. Mon interminable biographie de Serge est en effet une œuvre commune, fruit de mille conversations. En 1968, année merveilleusement révolutionnaire, Vlady et Isabel m'ont rejoint à New York grâce à une bourse Guggenheim, et Vlady m'a accompagné dans des assemblées d'étudiants révolutionnaires à l'Université Columbia (où j'enseignais et que nous venions d'occuper) pour leur parler du massacre des étudiants mexicains. On s'écrivait beaucoup, lui en un français pur, mais avec l'orthographe espagnole et une écriture russe mal déchiffrable. Ces lettres -- souvent écrites dans les marges et sur le dos des épreuves de gravures que j'accrochais aux murs – commençaient « Cher petit frère. »

Dans les années 1980 nous avons partagé (avec l'historien trotskiste Pierre Broué, disparu la même semaine que Vlady) notre enthousiasme pour les Sandinistes (comme plus tard pour les Zapatistes). C'était aussi le moment de la Perestroïka avec la redécouverte d'une Russie en pleine effervescence démocratique – retrouvailles avec des survivants du Goulag (Anita Roussakova, la tante de Vlady), grands débats, ouverture des archives secrètes, recherche (toujours en cours) des manuscrits de Serge saisis par le GuéPéOu en 1936. Ensemble, nous avons créé la Fondation Victor Serge avec le fruit de la vente à la bibliothèque de l'Université Yale des archives de Serge, conservées précieusement par Vlady. Cette petite fortune, que Vlady et sa sœur Jeannine ont généreusement consacrée à Serge, a soutenu la Bibliothèque publique Victor Serge à Moscou (ouverte depuis 1997 avec 5 000 livres sur le socialisme anti-totalitaire en six langues) ainsi que la traduction et publication par Praxis des romans et Mémoires de Serge.

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Fin mars 2005 Vlady a dû se faire opérer pour une massive tumeur du cerveau. Cela c'est très bien passé et, trois jours après, il était à la maison et me parlait au téléphone des théories sur l'art de Jacques Mesnil et d'Elie Faure. Il suivit une thérapie. Mais il avait 84 ans. On le savait condamné. « De toute façon, avait-il dit en apprenant son sort, voilà 65 ans que j'aurai volés aux camps de Staline. » Pourtant, sa tête restait comme toujours pleine de projets : une exposition de 150 de ses gravures à Moscou, la prochaine sortie du beau livre de Jean-Guy Rens, De la Révolution à la renaissance : Vlady chez l'éditeur mexicain Siglo XXI, la possibilité de la création d'un musée de son oeuvre à Mexico (il venait de céder toute son œuvre à l'État). Sans être superstitieux ni mystique (pudeur bolshevique) Vlady avait une certaine conception de la « spiritualité matérialiste » liée pour lui à la noosphère du philosophe russe Vernadsky . Notre ami aura compris qu'il allait nous quitter, que ses « atomes » épicuriens allaient inévitablement se configurer autrement, mais aussi que son génie allait continuer à rayonner par ses idées et ses peintures ainsi que dans le souvenir de ses amis.

Et voici le beau paradoxe. Lors de notre dernière visite en janvier 2004, Vlady venait de recevoir, ravi, le beau catalogue illustré (auquel j'avais collaboré) d'une exposition de ses tableaux à Orenbourg dans l'Oural où Vlady passa son adolescence en déportation. Mais au Mexique, il avait des emmerdes politiques dues à son soutien ouvert des Zapatistes (le portrait de l'Évêque) et son rejet du système des galeries et de l'art « national. » N'ayant plus de commandes publiques, il essayait de se débrouiller en vendant les belles gravures, qu'il réalisait à Cuernavaca avec le concours de son neveu Carlos, et me pria d'essayer de lui en vendre. De plus, il se souciait à tout moment du sort de son dernier chef d'œuvre -- quatre énormes tableaux révolutionnaires enlevés mystérieusement la nuit des murs du Ministère de l'Intérieur et apparemment cachés au fond d'une vieille prison.

Vivant, ce vieux provocateur révolutionnaire représentait un menace pour toutes les autorités – politiques et artistiques. Mort, Vlady devient enfin kasher . Cet homme espiègle, cosmopolite et toujours réfractaire aura certainement savouré l'ironie d'être consacré – post mortem -- comme un grand artiste mexicain – lui qui contestait le concept nationaliste de la mexicanité ; lui qui de son vivant en fut exclu. Surtout, il aura rigolé en apprenant, par son article nécrologique du Manchester Guardian, que ses quatre grands tableaux du Ministère de l'Intérieur doivent maintenant sortir de leur cachot pour être accrochés au Palais des Beaux-Arts lors d'une exposition rétrospective qu'on organise à Mexico.

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C'est aussi en janvier 2004 que Vlady me montra un exemplaire du Portrait de Staline de Victor Serge que son père lui avait dédié «  Sur les Routes de la France, juillet 1940 » et qui venait mystérieusement de refaire surface après 64 ans. Ému, il me montra la dédicace : «  À mon fils Vladimir Kibaltchiche cette histoire véridique d'événements au sein desquels il est né et a grandi, pour apprendre la fermeté et ne jamais désespérer ni de l'homme ni de la vérité. »

En effet, Vlady, loin de « désespérer de l'homme et de la vérité, » est resté idéaliste et combatif (donc « optimiste de la volonté ») pendant toutes les « années sans pardon » de son siècle de massacres -- et ceci malgré la transformation de l'idéal socialiste russe en cauchemar totalitaire, malgré l'exil et la destruction de sa famille, malgré la tentation du désespoir existentialiste et post-moderne à la mode. Quant à la fermeté, Vlady a défendu contre vents et marées les livres de Serge, ainsi que les valeurs socialistes et humanistes qu'ils incarnent.

En ce moment, nous préparons la publication à Moscou (dans la traduction russe de Julia Guseva de la Bibliothèque Victor Serge ) de deux livres de Serge : Vie et mort de Trotski (écrit en collaboration avec Natalia Sedova Trotski ) et son dernier roman, celui que Vlady trouvait le plus profond, Les Années sans pardon . Pour réaliser ces publications, il nous faudra la modeste somme de 4 500€. Des amis qui voudraient faire un geste en souvenir de Vlady pourraient envoyer leurs chèques à la Fondation internationale Victor Serge, 16 rue de la Teinturerie, Montpellier 34000.

Ce témoignage se trouve aussi sur le site de la Fundación Andreu Nin  : http://www.fundanin.org/greeman9.htm

 

Voir également le site personnel de Richard Greeman : http://www.victorserge.org/fr/rg/

 


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